Les créationnismes : une menace pour la société française ?

La volonté affichée de Sarkozy de redéfinir la loi de séparation des Églises et de l’État

Les créationnismes : une menace pour la société française ?

Un débat modéré pendant le salon du livre (Paris, Porte de Versailles, stand G76) par Marc Silberstein (Syllepse) où interviendront Olivier Brosseau, docteur en biologie, et Cyrille Baudouin, ingénieur physicien, auteurs du livre.

Depuis le début du 20e siècle, aux États-Unis, les mouvements créationnistes ne cessent de remettre en cause l’enseignement de la théorie darwinienne de l’évolution.

Les récentes prises de position anti-évolutionnistes de plusieurs ministres européens de l’éducation ont poussé le Conseil de l’Europe à traiter de « cette question d’actualité politique », afin d’appeler les gouvernements « à s’opposer fermement à toutes les tentatives de présentation du créationnisme comme discipline scientifique ».

La France n’évoque la question des créationnismes qu’au travers de ce qui se passe dans les pays étrangers, ou presque…

Sommes-nous véritablement à l’abri de ces mouvements ? Quelles sont les implications sociales et politiques de ces démarches obscurantistes ?

En quoi la volonté affichée du président de la République Nicolas Sarkozy de redéfinir la loi de séparation des Églises et de l’État est-elle susceptible d’augmenter l’influence des structures créationnistes ?

Cet essai intéressera tous ceux qui veulent découvrir ou approfondir une question de société qui suscite depuis 2005 une attention particulière des médias nationaux.

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Note de lecture par le Groupe NADA, Toulon :

Un petit livre bon marché (7 euros), Les créationnismes : une menace pour la société française ? (Cyrille Baudouin et Olivier Brosseau, éditions Syllepse, 2008) dresse un portrait très complet et très instructif des mouvements créationnistes et partisans du Design intelligent.

Pour rappel, ou appel, le dit Design intelligent est une doctrine « néocréationniste » admettant une évolution mais non darwinienne : la vie serait trop complexe pour être le fruit de la sélection naturelle, processus sans finalité, et seule une conception, le fruit d’un « designer compétent », ayant guidé l’évolution expliquerait cette complexité. Dieu n’est jamais nommé mais bon, c’est à lui que l’on pense.

Les partisans de cette doctrine certes ne parlent plus d’un monde vieux de 6000 ans mais ils sont la resucée de l’idée de l’horloger, vous savez, si on trouve une montre par terre, on infère en observant ses mécanismes la présence d’un horloger ayant conçu la montre. Pour les vivant, ça serait idem, la complexité de l’organisme est décrite comme si complexe qu’il y eut un horloger divin pour le concevoir.

Le livre nous décrit les différentes tendances, entre littéralistes et partisans de « l’inerrance de la bible » (sorte d’infaillibilité biblique : tout y est vrai, le monde a vraiment 6000 ans etc.), « sciences » de la Création cherchant des preuves matérielles du déluge, de l’arche de Noël...

Le problème n’est pas qu’états-unien et l’Europe est loin d’être épargnée ! On en frémit : des écoles britanniques privatisées enseignent la création divine car l’investisseur privé est créationniste (à méditer avec les foudres sarkoziennes anti-laïcité qui se profilent et la mise en pièce actuelle du système éducatif hexagonal), une ministre italienne de l’éducation (sous Berlusconi) sort en 2004 un décret (finalement supprimé après un tollé) d’interdiction de l’enseignement de Darwin au collège et affirme à ses détracteurs que l’étude de la Génèse suffit à forger l’esprit scientifique des écoliers, le cas polonais et les saillies extrême-droitières anti-Darwin, un musée de la Création qui devrait ouvrir bientôt (été 2008) en Suisse avec sa maquette de 138 m de long de l’Arche de Noé... et d’autres musées créationnistes déjà ouverts en Allemagne et en Suède (où a été inauguré le 1er du genre en 1996 dans la ville d’Umea).

La France compte aussi ses partisans du Design intelligent avec l’UIP (Université interdisciplinaire de Paris) qui cherche à faire converger science et religion, ce qui reviendrait à soumettre la science aux dogmes religieux (donc à l’étouffer). Associée à la Fondation Templeton états-unienne, l’UIP exporte ses préceptes en Roumanie dans les années 2000 en y montant des colloques pour l’union entre science et religion orthodoxe. Il est affirmé là-bas clairement que le but est d’oeuvrer au développement de la morale religieuse du pays (il s’agit donc bien de soumettre la science à la religion), objectif édulcoré en France où on est censé se cantonner à des causeries au sujet de perspectives de « quête du sens » des découvertes dans le milieu scientifique...

Il y a d’autres structures aux noms trompeurs comme le CESHE (Cercle scientifique et historique, qui croit en l’inerrance biblique) et le CEP (Centre d’étude et de prospective sur la science, qui veut unir science et foi) dont le président, Dominique Tassot, « s’exprime fréquemment sur Radio Courtoisie » (radio d’extrême-droite et catho traditionnaliste).

Nous sommes loin d’être épargnés et cette propagande dépasse le cadre de quelques initiés. Il y eu par exemple le cas le 29 octobre 2005 de la diffusion par la chaîne de télé Arte d’un documentaire (Homo sapiens, une nouvelle histoire de l’homme) qui présentait la thèse controversée et rejetée par les milieux anthropologiques et évolutionnistes d’Anne Daubricourt-Malassé qui affirmait qu’« une pression interne pousse l’homme a évoluer toujours dans le même sens ». On apprend dans le livre que la dame se dit anti-darwinienne, et aussi contre le matérialisme scientifique liant même le darwinisme (et le matérialisme) aux pires crimes de l’Histoire (Hitler...) !!!

Ça parle aussi du Vatican dont beaucoup avaient cru que feu-Jean-Paul 2 avait reconnu la théorie de l’évolution dans un discours de 1996 (« l’évolution est plus qu’une théorie ») mais en réalité il la liait à un projet divin, interdisant à la sélection naturelle d’avoir produit la conscience humaine, « l’âme » des croyants, on se retrouve là loin de la théorie évolutive par les mécanismes de la sélection naturelle qui ne saurait supposer un projet divin préalable à notre cognition ! L’actuel Benoît 16 n’a évidemment rien arrangé, voulant toujours soumettre la science à l’oukaze « l’âme c’est dieu » comme si nos consciences appartenaient à l’Église.

L’islam est également concerné, affaire Harun Yahya et son envoi massif du très luxueux (et donc couteux) Atlas de la création dans les écoles françaises (et aussi suisses, espagnoles), et les myriades de sites Web de la galaxie tournant autour de cet énigmatique personnage. Plus modeste, un certain Mohamed Keskas - « professeur agrégé de biologie-géologie en banlieue parisienne », un comble ! - diffusant des livres pas chers anti-darwiniens à destination des écoliers musulmans... Les passerelles existent d’ailleurs entre créationnistes tant états-uniens que musulmans et européens. Tout ce beau monde s’entre-cite allègrement : sites, livres, vidéos etc. des autres par delà les chapelles de chacun. Il existe par exemple un site Web appelant les antidarwiniens chrétiens, musulmans et juifs, à unir leurs forces.

Livre complet, qui ne pousse pas spécialement à l’optimisme : manquait plus que cette régression obscure à la con ! La situation devient d’autant plus inquiétante en France où Nicolas Sarkozy a depuis longtemps dans le collimateur la laïcité et pour projet le désossement de la loi de 1905. Ce qui, couplé au désossement en cours de l’éducation nationale, ne manquera pas d’ouvrir un boulevard aux créationnistes ! Ce qui serait dans la logique du pouvoir actuel : pour répondre au désastre social il ne doit rester à la population que l’espérance religieuse. Sarkozy n’a-t-il d’ailleurs pas déclaré publiquement qu’en matière de morale, le curé surpasse l’instituteur ? Comme la science avec la religion, ouvrir la laïcité revient à l’étrangler.

Allègrement, donc, puisqu’il faut bien conclure d’une façon ou d’une autre, je terminerai sur cette citation à propos de notre climat-sceptique Claude Allègre :

« Dans “Introduction à une histoire naturelle : du big bang à la disparition de l’homme” (Fayard 1992, réédité en poche en 2004), [Claude Allègre] écrit qu’“en l’état actuel de nos connaissances, il n’est pas scientifiquement absurde d’admettre qu’entre l’inanimé et le vivant, il y a une ’distance’ si grande qu’elle n’a pu être comblée que par l’intervention de Dieu. Rien, dans nos connaissances scientifiques actuelles, n’interdit de le penser. Cette attitude n’a donc à mes yeux rien de choquant.” »

Le saint-homme ! Qui veut nous faire croire que l’on peut mesurer scientifiquement la possibilité d’une intervention surnaturelle et immatérielle (ici dieu), ce qui est proprement impossible à moins d’imaginer une science spiritualisée (soumise au dogme religieux), objectif des zélateurs du design dit intelligent... Rêve des créationnistes de tous poils (ben oui, ce sont des mammifères, qu’ils le veuillent ou non) où la science, devant chaque difficulté, baisserait les bras et ouvrirait la porte des possibles à dieu.

Ah, le saint-homme !

Les créationnismes, Une menace pour la société française ?

Collection "Arguments et mouvements"

Auteurs : Cyrille Baudouin, Olivier Brosseau

Parution : mai 2008

7 euros

Pages : 138 pages

Format : 105x165

ISBN : 978-2-84950-16-72

 3/03/2009
 https://medialternative.fr/?les-creationnismes-une-menace-pour,3785

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