Destruction de la société palestinienne

Le modèle irakien...

De nombreux commentateurs critiquent la manière employée à Gaza, sa violence, son terrible coût humain, les destructions massives... Nombreux également s’interrogent sur la possibilité pour Israël d’atteindre son but de guerre annoncé (faire cesser les tirs de roquette depuis Gaza, affaiblir durablement le Hamas...).

En réalité, le simple fait de constater que la manière de mener la guerre revient, très exactement, à obtenir l’inverse du but annoncé (le Hamas sera renforcé, la violence durablement ancrée...), devrait mener à comprendre que cela n’est pas du tout la bonne façon d’aborder la question. À moins de prendre les israéliens pour des imbéciles capables de se lancer dans des guerres dont les buts politiques sont aussi évidemment impossibles à atteindre par de tels moyens.

Pour ma part, je pense que le modèle des évenements de Gaza est à trouver en Irak. Une autre guerre généralement analysée de travers, puisque là aussi on part du but de guerre annoncé, la démocratisation, ou d’un autre but suspecté (la prédation des ressources naturelles), pour s’interroger sur les moyens utilisés pour y parvenir.

Or, dans les deux cas, il est certainement plus constructif d’observer la manière de mener la guerre, de voir quels sont les résultats obtenus, de voir si ces résultats découlent logiquement de la manière de procéder, et donc de conclure que le but de la guerre était le résultat obtenu. Ce qui permet d’atteindre plus sûrement aux buts réels (potentiellement inavoués) qu’en partant des buts annoncés (possibles alibis) ou de buts supposés préconçus.

Alain Joxe a publié, en janvier 2007, une des analyses qui me semblent les plus pertinentes sur ce sujet : si l’on considère que le but de guerre réel n’est ni la démocratisation, ni la prédation, mais la destruction de la société irakienne elle-même, alors la guerre d’Irak est un succès terrible.

La « stratégie globale » des États-Unis et sa réalité, par Alain Joxe

L’analyse stratégique ne peut pas prendre au pied de la lettre les déclarations d’intention, même si elles font partie du dossier. On aurait donc tort d’accorder le moindre crédit à l’idée que le but politique de la guerre (le « Zweck », dans le vocabulaire de Clausewitz) n’ait jamais été réellement la démocratisation, car les Etats-Unis n’ont jamais mis en oeuvre aucun des moyens adéquats. En écrasant pratiquement sans combat sous les bombes et les bulldozers les forces armées irakiennes, en détruisant complètement toutes les institutions, en licenciant tous les fonctionnaires, les Etats-Unis ont plongé la société irakienne dans un chaos. Lorsqu’une armée d’occupation n’a pas les moyens d’une présence ubiquitaire répressive, combinée avec une reconstruction, et quand un pays, par ailleurs, regorge d’arsenaux, distribués pour la « défense populaire généralisée » puis récupérés au marché noir des milices confessionnelles, l’occupant est clairement en train de construire le chaos. La construction du chaos n’exige pas un suivi tatillon et policier ; au contraire, elle repose sur la libération incontrôlée de toutes les violences, déchaînées par la peur, la précarité et l’insécurité qui règne dans l’état de guerre. Les troupes américaines se sont repliées rapidement dans des positions fortifiées et n’ont plus pratiqué que des expéditions punitives, sans jamais tenir ensuite le terrain. Bain de jouvence nécessaire du « néolibéralisme », le chaos d’Irak peut donc être considéré comme un succès sanglant. S’il requiert aujourd’hui des moyens accrus, c’est pour un nouveau but politique, peut-être hors de portée des Etats-Unis.

Des critiques militaires furent énoncées publiquement par l’armée de terre, au début, par des généraux retraités, réclamant plus d’effectifs, puis par des officiers d’active, réclamant un objectif politique réel. On peut donc dire que le militarisme de Rumsfeld n’est pas un militarisme militaire mais un choix politique. Les militaires voulaient plus de troupes pour réussir la démocratisation : ce sont là des naïvetés militaires. La guerre contre le terrorisme, entamée par Rumsfeld, était et reste pour le président Bush une « guerre de trente ans ». Elle conduisait à détruire complètement tout ce qui pouvait encore faire surgir de l’Irak la société arabe, technologiquement la plus avancée du Moyen-Orient ­ un pouvoir d’Etat rationnel et éventuellement démocratique. La destruction permanente de l’Etat est un but politique atteint.

À tort, tous les commentaires actuels sur la guerre d’Irak la font débuter avec l’invasion de 2003.

La crainte de se faire taxer de « théoricien du complot » interdit d’ailleurs aux commentateurs de lier les événements qui ont pourtant frappé le même pays sans discontinuer pendant plus de quinze années (la première guerre du Golfe, l’embargo, l’invasion, le déferlement des mercenaires et des milices...) pour y lire une stratégie globale cohérente. Pourtant, les promoteurs de ces guerres, eux, n’hésitent pas à évoquer une stratégie à long terme :

Lorsqu’un officiel du Pentagone, décrit comme proche des super-hawks du groupe Wolfowitz-Perle, explique à l’Observer que « [n]ous voyons cette guerre comme une guerre contre le virus du terrorisme. Si vous avez un cancer des os, il n’est pas suffisant de couper le pied du patient. Vous devez faire le traitement entier de chimiothérapie. Et si cela signifie qu’il faut s’embarquer dans une nouvelle Guerre de Cent Ans, eh bien c’est ce que nous ferons. »

Pour les irakiens, il est évident qu’il faut, au moins, remonter à la guerre de 1991 (certains remonteront à la guerre contre l’Iran, qui a contribué à épuiser la société irakienne). Une formidable armada bombarde massivement le pays et détruit l’intégralité des infrastructures militaires, mais aussi civiles.

Puis, pendant douze ans, un embargo terrible frappe directement la population civile d’un pays qui n’a déjà plus d’infrastructures. Le coût humanitaire est monstrueux. Sophie Boukhari dresse un rapide bilan dans le Courrier de l’UNESCO en juillet 2000 ; elle cite le congressiste américain Tony Hall :

Même si les sanctions étaient levées rapidement, les gens que j’ai rencontrés en Irak auraient un sombre avenir, écrit-il. Parce que leurs enfants sont dans un triste état ; un sur quatre est mal nourri et un sur 10 dépérit, affamé ou malade. La principale cause de mortalité infantile, la diarrhée, est 11 fois plus répandue en Irak que partout ailleurs et la polio, qui avait été éradiquée du Moyen-Orient, est redevenue une plaie. Les écoles et le système d’assainissement sont ruinés ; les hôpitaux manquent d’équipements et de médicaments de base. Les gens ordinaires ont épuisé leurs réserves et leur santé à essayer de survivre avec deux à six dollars par mois... Il faudra attendre une génération avant que la population irakienne se relève.

C’est bien la société irakienne qui est la cible. Un rapport d’information de l’Assemblée nationale indique :

La situation humanitaire en Iraq a conduit plusieurs personnalités à protester contre le statu quo. Plusieurs hauts fonctionnaires des Nations unies ont successivement démissionné afin d’attirer l’attention sur « la destruction d’une société tout entière », selon les termes de Denis Halliday, ancien Sous-secrétaire général et coordonnateur des opérations humanitaires en Iraq, démissionnaire en 1998, et dont la démission a été suivie par celle de son successeur M. Von Sponeck en février 2000. L’on citera encore la démission, l’année dernière, de Mme Jutta Burghardt, responsable du Programme alimentaire mondial en Iraq.

L’invasion de 2003 n’est alors qu’une étape supplémentaire vers la destruction de la société irakienne, et non le point de départ d’une nouvelle « guerre ».

Un point largement occulté dans la stratégie américaine est le déferlement de milices et de mercenaires sur le pays. Totalement caché, ou largement sous-évalué (on évoque 40000 mercenaires en 2006), le chiffre apparaît discrètement dans un article du Monde du 11 décembre 2008 :

Au terme du traité de sécurité conclu en novembre entre l’Irak et les Etats-Unis, les 163000 « agents privés » actuellement employés par les Américains (ils étaient 230000 en 2006) seront soumis aux lois irakiennes dès le 1er janvier 2009.

Le scandale devrait être énorme, mais ce chiffre est quasiment inconnu du grand public : les américains ont établi en Irak beaucoup plus d’« agents privés » que de troupes régulières : en 2006, il y avait (selon le chiffre connu du Monde) 230000 mercenaires et miciliens en Irak payés par les États-Unis, pour environ 150000 soldats de l’armée américaine. Notoirement, les mercenaires et les miliciens n’amènent jamais la stabilité ou la démocratisation ; ils ne peuvent qu’être les outils de la terreur des populations et de la destruction de la société.

Le chaos est ainsi obtenu via une attaque qui ne se limite pas à des campagnes de « shock and awe », dont l’inefficacité pour briser la résistance populaire est connue. Concernant les bombardements stratégiques, leur principal promoteur en 1942, Arthur Harris, les justifiait cyniquement :

Ce but est la destruction des villes allemandes, la mort des ouvriers allemands et l’interruption de la vie communautaire civilisée dans toute l’Allemagne. Il faut souligner que les buts acceptés et fixés de notre politique de bombardement sont les suivant : la destruction des maisons, des services publics, des transports et des vies humaines ; la création d’un problème de réfugiés à une échelle inconnue ; et la destruction du moral à la fois dans le pays et sur les fronts par peur de bombardements étendus et intensifiés. Ce ne sont pas des sous-produits de tentatives pour frapper des usines.

Les « dommages collatéraux » des bombardements massifs n’ont ainsi jamais été conçus pour être « collatéraux » : ils sont au contraire le but premier des bombardements massifs. Cependant, l’histoire a prouvé que ces bombardements ne sont jamais parvenus à briser la volonté du peuple qui les subit. En revanche, la liste de dommages établie par Harris (destruction des maisons, services publics, réfugiés...) est bien réelle, et elle est aujourd’hui utilisée pour produire un autre effet : instaurer un chaos durable dans la société visée.

Il s’agit d’un type nouveau de stratégie : une attaque systémique de la société elle-même. Outre les infrastructures militaires, c’est avant tout la société qui est brisée, via la destruction de toutes ses composantes : l’économie (jusqu’à la substistance qui est menacée), la santé, la culture, le savoir, l’enseignement, les infrastructures de subsistance civile, l’agriculture, la société civile...

L’arsenal militaire est, selon ce nouveau besoin, complété par une pléthore de spécialistes des sciences sociales. Le scandale des « anthropologues embarqués » éclate fin 2007 ; le Monde diplomatique titre « L’anthopologie, arme des militaires » en mars 2008.

Alain Joxe l’avait annoncé début 2007 : « le chaos d’Irak peut donc être considéré comme un succès sanglant. [...] La destruction permanente de l’Etat est un but politique atteint. »

Revenons en Palestine.

C’est à mon avis cette stratégie irakienne que l’on voit désormais mise en œuvre à Gaza. Le but de guerre doit être ainsi formulé : la destruction de la société palestinienne elle-même. C’est ce que dit par exemple le professeur Salah Abdel-Jawad dans une interview du Monde du 5 janvier 2009 :

Il ne s’agit pas simplement de détruire tel ou tel mouvement politique. Sinon pourquoi bombarder les ministères, l’Université islamique et l’Ecole américaine de Gaza ? Tout comme le saccage des bâtiments publics opéré en 2002, lors de l’invasion de la Cisjordanie, ces actions participent d’un plan concerté. Il vise à détruire non seulement l’entité politique palestinienne mais aussi et surtout la société. L’objectif est de créer une forme de résignation, d’amertume, d’imposer une violence quotidienne, que les Palestiniens finissent un jour par retourner contre eux.

Témoignage recueilli par Amira Hass (Haaretz, 30 décembre 2008) :

« Cette agression n’est pas contre le Hamas. Elle est contre nous tous, contre l’ensemble de la nation. »

Le but ? Il est connu depuis longtemps : « une terre sans peuple ». Dennis Collin le rappelle dans La Sociale (3 janvier 2009) :

Cette situation elle-même n’est pas tombée du ciel. Elle découle directement de la colonisation sioniste en Palestine et de la proclamation de l’État d’Israël en 1948. Les Occidentaux ont pu se dédouaner à bas prix des crimes commis contre les Juifs en payant leur dette sur le dos des Arabes. Le mensonge inventé par la propagande sioniste (la Palestine : « une terre sans peuple pour un peuple sans terre ») s’est vite heurté à la réalité et la création de l’État juif s’est faite par le massacre des populations civiles (par exemple le massacre de Deir Yassin perpétré par l’Irgoun de l’ancien premier ministre Menahem Begin) et la déportation en masse – ce qu’on n’appelait pas encore « épuration ethnique » nécessaire pour confisquer les terres et les biens des Palestiniens. Bref, une guerre de conquête coloniale typique, dont la nouvelle génération d’historiens israéliens commence à révéler la réalité.

Dans ce texte, il précise :

Ceux qui croient être utiles au peuple palestinien en comparant la politique d’Israël à l’extermination des Juifs par les nazis se trompent tout aussi lourdement. Israël n’a nul envie de détruire les Palestiniens en tant que tels.

C’est un point important. Il ne me semble pas pertinent de parler de génocide, puisque la destruction physique systématique des individus n’est pas possible. En revanche, puisqu’il n’est pas possible ni souhaitable d’éliminer physiquement l’intégralité des individus, la cible est la société palestinienne, qui doit être, elle, totalement détruite. Après avoir nié l’existence du peuple palestinien, les propagandistes israéliens ont nié l’existence d’une « société palestinienne » (on retrouve encore cet argument dans quasiment tous leurs écrits) ; il suffit donc de réaliser sur le terrain cette négation.

Ça n’est pas irréalisable, comme la destruction de la société irakienne l’a prouvé.

Sans remonter à 1948... on peut tracer une succession d’événements dont la similarité avec les événements irakiens est troublante.

Élections de 2006, le Hamas remporte les élections législatives. Les pays occidentaux s’allient à Israël pour imposer des sanctions lourdes pour punir les mauvais électeurs palestiniens. Les sanctions, déjà, frappent un territoire particulièrement fragile ; le Hamas parvient à maintenir un minimum de services publics de santé et d’éducation.

En 2006, bombardements israéliens contre Gaza (opération « Pluies d’été ») : l’unique centrale électrique du territoire est détruite. L’IRIN publie en janvier 2009 un intéressant document à ce sujet : « D’où vient l’électricité de Gaza - analyse ».

Tout au long de 2006 et 2007, les États-Unis, avec l’accord d’Israël, arment et entraînent la milice de Mohammed Dahlan pour le Fatah. C’est la politique de constitution de mercenaires et de milices, qui changent profondément la nature des forces palestiniennes et leur rapport non seulement à l’occupation, mais aussi à la population. À la mi-2007, le Hamas éjecte le Fatah.

Pendant tout ce temps, Israël et l’Égypte imposent un blocus quasiment total de Gaza. L’inefficacité politique et militaire est évidente, mais l’impact sur la société palestinienne est énorme. Gaza est un enfer environnemental et, en décembre 2008, le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (UNOCHA) décrit le stade avancé de destruction de la société palestinienne : chômage de masse, accès à l’eau potable, aux soins, à l’éducation, à la nourriture, à l’électricité...

Selon un rapport de l’organisme onusien, cette situation est due au blocus imposé par Israël. L’UNOCHA affirme que le taux de chômage dans ce territoire palestinien est passé de 32 % à 49 % en une année.

Les 1,4 million d’habitants de la bande de Gaza ont le plus grand mal à assurer leur subsistance en raison des pénuries en nourriture. Ils sont également privés d’électricité jusqu’à 16 heures par jour.

L’eau potable, dont la qualité est à 80 % inférieure aux normes sanitaires, n’arrive qu’une fois par semaine à la moitié de la population locale, pendant quelques heures seulement.

[...]

Selon le rapport de l’ONU, 40 000 emplois permanents et temporaires ont été perdus dans les secteurs de la pêche et de l’agriculture.

Seulement 23 entreprises industrielles sur les 3900 existantes sont fonctionnelles de façon permanente.

Toujours selon l’organisation onusienne, 70 % des terres agricoles dans la bande de Gaza ne sont plus irriguées. Ce qui conduirait à une désertification.

En raison de l’absence de pièces de rechange et du manque d’électricité, les équipements médicaux sont devenus obsolètes.

En mars 2008, Matan Vinaï, vice-ministre israélien de la défense, promet une « shoah » aux Palestiniens :

Plus les tirs de roquettes Qassam s’intensifieront, plus les roquettes augmenteront de portée, plus la shoah à laquelle il s’exposeront sera importante, parce que nous emploierons toute notre puissance pour nous défendre.

Les bombardements et l’invasion actuels ne doivent plus alors être considérés, comme dans le cas de l’Irak, que comme une des étapes vers la destruction totale de la société palestinienne, et non comme un événément guerrier répondant à des objectifs propres. La succession des événements à Gaza est, en raccourci, très similaire aux événements qui ont frappé l’Irak : bombardements initiaux et destruction des infrastructures, blocus total, installation de mercenaires et de milices, et à nouveau une phase de bombardements achevant de détruire ce qui subsistait (et éventuellement relancer un nouveau cycle de délabrements sociétaux et d’affrontements miliciens).

Et à nouveau : « le chaos [...] peut donc être considéré comme un succès sanglant. [...] La destruction permanente de l’État est un but politique atteint. » Et les israéliens pourront clamer : « il n’existe pas de société palestinienne ».

C’est un crime de sociéticide.

Source :

Loubnan ya Loubnan

 12/01/2009
 http://medialternative.fr/?destruction-de-la-societe,3709

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