Les derniers jours de l’escalvage en Guadeloupe (Mars-Mai 1848)

Par le professeur Christian Schnakenbourg

Café débat social club @ La Casa del Tango

Les derniers jours de l’escalvage en Guadeloupe (Mars-Mai 1848)


Par le professeur Christian Schnakenbourg
JEUDI 20 OCTOBRE 2011 A PARTIR DE 19H

Tout le monde en Guadeloupe connaît la date du 27 Mai 1848, bien sûr, ainsi que les circonstances politiques générales qui ont conduit à l’Abolition, mais on sait généralement moins bien pourquoi et comment cette date- là précisément.

L’exposé partira de la situation (explosive) au début de 1848, les réactions de crainte des uns et d’espoir des autres à l’annonce de la Révolution de Février, le déroulement des jours et des faits les plus marquants jusqu’au 26 mai, et enfin la proclamation de la Liberté le lendemain.

Mais la discussion pourra évidemment aller au-delà. Des documents sont en pièce jointe, afin que les participants puissent découvrir directement les sources essentielles de la connaissance de ce moment unique dans l’histoire de la Guadeloupe et de son peuple.

CAFE DEBAT

JEUDI 20 OCTOBRE 2011 A PARTIR DE 19H

DOCUMENTS

SÉANCE DU CONSEIL PRIVE DU 27 MAI 1848

Source : ADG, 5K40, fol. 78-82

(Le Conseil se réunit à 6 h du matin sous la présidence du gouverneur Layrle. Celui-ci donne im-
médiatement lecture d’un certain nombre d’informations parvenues de la Martinique au sujet des évène-
ments sanglants survenus à Saint-Pierre le 22 mai (35 morts) et qui ont abouti à la proclamation de
l’abolition de l’esclaoage par le gouverneur Rostolan, le lendemain).

M. le Gouverneur fait ensuite connaitre qu’au moment où il allait se rendre au Conseil,
une députation du Conseil municipal de la Pointe-à-Pitre s’est présentée en son hôtel, munie
d’une délibération dans laquelle l’émancipation immédiate est sollicitée comme un moyen de
salut pour la Colonie,
A la délibération est jointe une proclamation du Maire de cette ville, tendant à rassurer la
population, à faire un appel à sa sagesse, à la modération et à maintenir son impatience en lui
annonçant qu’une députation porte au Gouverneur le vœu d’abolir définitivement l’esclavage.

[" , ]
M. le Directeur de l’Intérieur entretient le Conseil d’une lettre qu’il vient de recevoir du
Maire de la commune de Lamentin ; en voici le texte :
"Administrateur ’" de l’habitation de Madame Vve Dupuy, j’ai été obligé de requérir M. le juge de
paix, l’atelier de cette propriété ayant déserté en masse ce matin pour se rendre dans le bourg. Ils m’ont dé-
claré être libres et ne vouloir travailler que moyennant salaire ... J’ai su, avant midi, que la totalité des ate-
liers de la commune avaient agi de même".
[ ... ]

M. le Gouverneur ordonne l’introduction de la députation du Conseil municipal de la
Pointe-à-Pitre.
MM Léger (premier adjoint), Caussade et Corentin Belleroche entrent dans la salle. M. Léger s’exprime ainsi :

"En raison des nouvelles désastreuses de la Martinique ; en raison èes dangers qui nous menacent et
que nous ne pouvons éviter si l’esclavage était maintenu ici alors que la liberté règne à la Martinique, afin
d’éloigner la guerre civile et empêcher l’effusion (de) sang ... le Conseil municipal de la Pointe-à-Pitre de-
mande d’urgences l’abolition de l’esclavage.
Seulement, il adjure de réserver, dans l’acte à intervenir, la question (de l’) indemnité ... "
M. Léger lit la délibération du Conseil municipal de la Pointe-à-Pitre (du 26 mai).
(La séance débute par la lecture des nouvelles reçues de la Martinique et de la décision du gouverneur de celle-ci
d’abolir l’esclavage).
Après ces lectures, "M. le Maire propose d’adresser à M. Le Gouverneur de la Guadeloupe la de-
mande de proclamer l’abolition de l’esclavage, en vue de prévenir tout désordre ultérieur mais qui parait
imminent ...

M. Léger ajoute, comme une puissante considération, que la sécurité de nos familles qui habitent la
campagne réclame d’urgence l’application de cette mesure.
M. Rochoux n’est pas de cet avis. Il pense que le mal que nous volons prévenir arrivera plus vite si
nous n’avons rien de prêt pour forcer au travailles nouveaux affranchis, ni aucun moyen de réprimer le va-
gabondage ; qu’après l’émancipation prochaine, il y aura nécessité de rester armé et que le travail cessera.
Pour obvier à tout cela ... il demande que la Colonie soit mise en état de siège.
M. Brunet dit qu’entre ces deux propositions ... un choix n’est pas douteux ; que l’une donne la paix et
la seconde la guerre ... civile. Il repousse la proposition de M. Rochoux et adopte celle de M. le Maire.
M. Belleroche pense qu’il y a urgence de prendre une décision ; le danger pour la ville existe même
dans son sein, et les efforts de quelques bons citoyens ont seuls pu le conjurer jusqu’à présent.
M. E. Delacroix ... désire qu’il ressorte bien de la délibération du Conseil que l’autorité est décidée à
réprimer énergétiquement le désordre s’il venait à se produire.
[ ... ]
MM. Maugendre et Dubreuil approuvent la proposition de M. le Maire, mais en demandant aussi de
vigoureuses institutions répressives du désordre et du vagabondage.
M. Caussade ne pense pas que la liberté donnée aux esclaves les dispense de tous devoirs sociaux,
mais en face des évènements de la Martinique, il y a urgence, et il demande que M. le Maire fasse une pro-
clamation qui puisse rassurer les bons citoyens, ajoutant que la demande de l’émancipation ôtera ... tout pré-
texte d’agitation ultérieure.
[ ... ]
La proposition de M. le Maire est mise aux voix et adoptée".

(Puis la délégation est nommée pour porter ce vote au gouverneur).
M. le Gouverneur met sous les yeux du Conseilla proclamation du Maire de la Pointe-à-
Pitre.

"HABITANTS DE LA POINTE-A-PITRE
Je conçois vos alarmes en présence des évènements graves ... dont notre soeur la Martinique vient
d’être le théâtre. Mais ... il ne sera pas dit que l’esprit de sagesse et de modération dont la classe esclave de la
population a jusqu’ici fait preuve, restera sans récompense ...
Par délibération de ce jour, le Conseil municipal ... a décidé qu’une députation ... irait porter à M. le
Gouverneur l’expression de ses voeux tendant à ce que l’abolition de l’esclavage soit immédiatement pronon-
cée ...
(J’espère) que cette partie de la population (se) montrera digne, en modérant les transports de sa joie, et
en ne perdant pas de vue qu’en entrant dans la grande famille des Français ils deviennent tous solidaires
pour le maintien de l’ordre et de la tranquillité, et que là où l’impunité est sans prétexte, la répression sera
sans pitié.
Signé Champy".

En présence de tous ces faits, qui font naitre l’impossibilité de maintenir plus longtemps ici
le régime de l’esclavage, M. le Gouverneur propose de prononcer l’émancipation immédiate des
esclaves à la Guadeloupe.

A l’unanimité, le Conseil appuie cette mesure devenue une indispensable nécessité dans la
situation actuelle de la Colonie.

(Suit un court débat sur l’état-civil des affranchis et la répression du "vagabondage", A la fois pour
des raisons pratiques et par crainte des troubles qu ’elles pourraient provoquer, ces deux questions sont
renvoyées à plus tard.

Puis, après une suspension de séance le temps de rédiger un projet de texte, Ir arrêté gubernatorial
est adopté et signé par Layrle).

AFFICHE PLACARDÉE LE JOUR MÊME DANS TOUTE LA GUADELOUPE

L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE : LE RECIT D’UN TEMOIN DIRECT

" ... Un nègre a été trouvé mort sur la place du marché, deux hommes de garde et le caporal
ont été arrété accusée de l’avoir donner la mort, le nègre avait reçu deux ou trois coups de bayonnette
... Sété le signal de dange ... Le 18 des nègres jouée aux cartes sur les quais, le commissaire avec ses
gardes de police viens pour les arr., aussiiot ils dégaine leurs sabre, les esclaves criyent vous voulez
nous tuée tous, enfin le nègre résiste, les otre sont venue ... des coups sont lancé parmi la populaces,
les blancs crit aux armes, les nègres et les mulatres égorge les blancs, enfin une rix épouvantaye ; la
colonie ne tenez pas d’un fille pour la guerre sivile ; eureusement ces présenté deux mulatres pères de
familles et hommes de bien M. Victor Germain et m. pény, qui a percé la foulle et a pris le nègre des
mains du commissaire de police et des nègres opposant ... Mr bourgoin, substitue fesen fonctions du
commissaire du gouvernement, et monté en criyant aux armes les mulatres et les nègres égorge les
blancs. Aussitot apprés, il est descendu avec deux compagnies de soldats et toute la gendarmerie ...
La colony été dans un état du siège pour inci dire. La faute de Mr bourgoin, épuis Mr Camouilly (?)
magistra qui marchée en tete des soldats et criyée ventré les mulatres et les nègres ; la troupe ses mis
en bataille près de la maison Bagard, pharmacien ... les Blancs ont gagnés les soldats, la guerre sivil
allée commencée ... épuis les blancs fesait une caitte ... dit on pour payée et gagnée les soldat, le payis
été soutenu par un fille d’arignée ; aussitot se présente de nouveau Messieurs Victor Germains, Mr 
pény et Mr Melphort bloncouri, tous trois mulatres, à Monsieur Lignieres mère de ville ... Sait trois
Messieurs ont été priers à Monsieur le maire de faire entré les troupes aux cartiers et qu’il répondait
sur la tète qu’il ferait la police de la ville et que rien n’arriverait ; le maire à fait droit à leurs
demande, les sitoyens fesais retiré le monde, tout et entré dans l’ordre ... Tout ses passée dans le
calme, je suis blanc, mais je dit honneur aux maire et ces trois mulatre, car j’ai toute entendue étant
avec les blancs, Mr dobine docteur médecin à voulu batre le maire pour avoir fait ... relevée la troupe,
car dans les colonie les soldats sont véritablement pour le blanc et contre le nègre, les blancs abuse et je
suis sur cela pour provoquée le nègre et le mulatre. Mercredi et jeudi il y à us une guerre siville à la
Martinique, ... le sang a coulée par torrent.
A la pointe à pitre, les nègres ayant apris les événement de la Martinique ... les atteliers de la
baiemahaut de la Grande terre au nombre de plus de 15 mille sont venus au passage de la gabarre
demandant leurs liberté, disan la république et en France, aucune terre francaise ne puis suportée
desclave.
Alors les colons voulais mètre la colonie en etat de siège, mais Monsieur Blondelle commandant
la place à la pointe ses refusée de tirée sur les nègres ... De la une députation et partie de la pointe
pour la basseterre, dans la nuit ils ont été trouvée le Gouverneur, le Conseil privé ses tenue à 6 heures
du matin, et à midi Monsieur le maire et l’adjoint Mr bénéard lemont ons proclamée la Liberté
Général des noirs, ils ont été remerciers le Gouverneur, le maire l’adjoint, ils ont planté l’orbe de la
Liberté qui et un imortel, ils danse ils chante ils s’ amussent est tous et dans le calme, cela sait passée
le mieu du monde ; le capitaine Pény, sa goélette a été à (?) par le Gouvernement pour porté cette
nouvelle à la pointe. Je crois que tout se passera comme à la Basse Terre. Mais Ml’ Duit (?)
commissaire de police cest lhome le plus cruet ces lui qui cause toute les trouble ...

(AOM, Gua. 7/72, lettre signée Rambert ou Lambert au "Sitoyen Ministre", s. d. mais
probablement du 27 mai 1848, jour même de l’Abolition ; nous avons reproduit tels quels le
style et l’orthographe de l’original, introduisant toutefois quelques signes de ponctuation
supplémentaires pour faciliter la lecture).

Retrouvez toutes les informations sur le café débat sur : www.kazatango.com

Mis en ligne par Medialternatif
 16/10/2011
 http://medialternative.fr/?les-derniers-jours-de-l-escalvage,3669

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